Les verts dans l'impasse ?

Jeudi 8 juin 2006

LEMONDE.FR | 08.06.06 | 18h27

Chat modéré par Gaïdz Minassian

Freud : Une candidature unitaire de José bové est-elle toujours possible avec un ralliement des Verts ?

Sylvia Zappi : Une candidature Bové est toujours possible. Le ralliement complet des Verts, je n'y crois pas, mais d'une partie oui, comme ça a été le cas lors du référendum sur la Constitution. Les partisans de José Bové à l'intérieur du parti écologiste sont de plus en plus nombreux et confortés par le cafouillage de la primaire des Verts.

Frere_jacques : Pourquoi représenter l'écologie comme étant de gauche ?

Sylvia Zappi : Les Verts ont choisi de s'inscrire dans le camp de gauche au début des années 1990, lorsque Dominique Voynet l'a emporté face à Antoine Waechter. Le débat, depuis, a été largement tranché avec la participation des écologistes au gouvernement Jospin, dans les exécutifs régionaux comme dans les grandes villes avec le PS.

Dominique NELSON : Quel avenir voyez-vous pour le mouvement des Verts sans véritable leader charismatique ? Il me semble que les idées et le projet politique sont essentiels, mais que la politique reste une histoire de communication, de marketing politique, même si cela est regrettable. En favorisant les courants, et la démocratie interne à l'excès, les Verts ne risquent-ils pas, au contraire des grandes formations, de brouiller les messages, sans véritable porte-parole bien identifié, avec un message unique et cohérent ?

Sylvia Zappi : La politique n'est pas une question de marketing, mais une question de convictions et de bataille pour l'hégémonie. C'est vrai que les Verts ont un fonctionnement de "coupeurs de têtes" : dès que quelqu'un émerge, il se fait bananer à l'élection suivante, et du coup, ils n'ont ni leader ni intellectuel. Il faudrait effectivement qu'ils se donnent les moyens d'un fonctionnement interne avec une majorité et une direction qui prennent des décisions lisibles sans pour autant perdre ce qui fait leur charme, à savoir une vraie démocratie interne et une certaine transparence.

Tasmanie : Pourquoi les Verts ont-ils cette stratégie de coupeur de têtes qui leur nuit tant ? Est-ce le cas dans les autres pays ?

Sylvia Zappi : Les Verts sont issus d'un courant politique à la fois très libertaire et anti-parti. Leurs statuts reflètent très clairement cette influence. Par exemple, pour être élu à un poste de direction, il faut avoir deux tiers des voix, et aucune majorité claire n'est indispensable pour le secrétaire national. Ils ont une tradition de suspicion d'arrivisme vis-à-vis de toute personne qui émerge médiatiquement ou tout élu qui prendrait un peu trop de place

Gregoire : A l'heure où Jean-Luc Bennahmias, Nicolas Hulot et Corinne Lepage appellent à un rassemblement de toutes les sensibilités écologistes, cela vous paraît-il possible et cela ne pourrait-il pas être un moyen pour les Verts de sortir par le haut de leurs éternelles crises, en se lançant dans une nouvelle aventure plus fédératrice ?

Sylvia Zappi : Je vois mal comment les Verts pourraient faire alliance avec des gens aussi éloignés idéologiquement que Nicolas Hulot en supporter de Jacques Chirac et Corinne Lepage, qui a fait le choix d'être dans un gouvernement de droite que les Verts avaient alors combattu. L'écologie politique en France est marquée à gauche depuis une dizaine d'années, et tout rassemblement au-delà de ce clivage est à mon avis sans avenir.

Franck_Le_Vert : José Bové a affirmé être pour un simple moratoire sur les OGM et l'EPR dans les colonnes du Monde. Il soutient donc des positions bien moins écologistes que Nicolas Hulot ou Corinne Lepage. En quoi une alliance avec José Bové serait-elle plus naturelle pour les Verts qu'avec Hulot et Lepage ?

Sylvia Zappi : Quand il s'est exprimé, Bové a fixé une ligne indépassable à ses yeux sur ces deux dossiers sensibles. Il partage avec les Verts un même corpus idéologique et une même sensibilité aux questions sociales, ce qui n'est pas forcément le cas de Nicolas Hulot et Corinne Lepage. Les Verts comme Bové sont des militants qui se retrouvent aussi bien à faucher des OGM qu'à manifester contre les centrales nucléaires. Nicolas Hulot et Corinne Lepage se placent sur un autre terrain.

Ian_1 : Une candidature des Verts au premier tour de la présidentielle ne risque-t-elle pas, en fractionnant la gauche, de provoquer une réédition du 21 avril 2002, où l'on retrouverait au second tour un duel Le Pen-Sarkozy ?

Sylvia Zappi : Le 21 avril 2002 est surtout un échec du PS et le  résultat de sa coupure avec son électorat populaire. La gauche en France a toujours été marquée par sa diversité et ses victoires toujours marquées par deux temps : dans un premier, on affirme ses idées dans la diversité ; dans un second, on se rassemble pour gagner. Tout autre schéma ne correspondrait pas à la structure même de la politique française.

Kenn : Est-il réaliste de penser que l'an prochain, les Verts feront mieux que le score de Noël Mamère en 2002 ?

Sylvia Zappi : Non. D'une part, le message des Verts est beaucoup plus brouillé aujourd'hui qu'il ne l'était alors. Noël Mamère avait su mener une campagne à la fois très écologiste et très à gauche. Je ne vois pas comment Dominique Voynet ou Yves Cochet pourraient réussir, alors que leur profil politique est beaucoup plus réformiste et raisonnable.

FKerherve : Le choix du bureau exécutif des Verts de proposer aux militants de voter une seconde fois pour départager les deux candidats sans contestation possible n'est-il pas l'image même d'une vraie démocratie que les Verts défendent et non pas un imbroglio comme on l'entend un peu partout ?

Sylvia Zappi : Les limites d'une vraie démocratie, c'est aussi sa lisibilité à l'extérieur. Vu l'absence de sérieux dans la manière dont ce scrutin s'est passé, et le blocage qui s'en est suivi, je ne vois effectivement pas d'autre solution. Mais à mon avis, ce n'est pas une victoire de la démocratie, mais plutôt le signe d'une grande confusion politique.

Frédéric : Sachant que Dominique Voynet et Yves Cochet sont du même courant, ont une histoire commune, se sont succédé au ministère, se soutiennent mutuellement, n'est-ce pas logique que les militants Verts n'aient pas pu les départager ?

Sylvia Zappi : Si, totalement. Les militants Verts n'ont pas su choisir parce qu'il n'y avait pas grande différence, alors qu'au premier tour, il y avait deux autres options politiques très marquées. Elles ont été évacuées pour un duel de personnes et non pas de projet.

Greenchris : Trouvez-vous que Cochet est raisonnable ? Son livre Pétrole Apocalypse est tout le contraire du raisonnable. Il est le seul à voir la décroissance énergétique dans laquelle le monde va être plongé.

Sylvia Zappi : Mon qualificatif de "raisonnable" visait sa stratégie d'alliance pour aller au gouvernement. Son discours de campagne est aussi un positionnement tactique, susceptible de séduire la fibre fondamentaliste des Verts. Je ne suis pas sûre, si d'aventure la gauche devait l'emporter en 2007 et que les Verts soient en position de négocier un programme de gouvernement avec le PS, que Cochet défende alors des positions aussi radicales que celles qu'il défend aujourd'hui.

Franck_Le_Vert : Vous dites que le premier tour de la primaire s'est passé avec "une absence de sérieux". Sur quels faits vous appuyez-vous pour l'affirmer ? Sur quelles données chiffrées vous appuyez-vous pour affirmer également que les partisans de José Bové sont de plus en plus nombreux chez les Verts ?

Sylvia Zappi : Quand je parle d'absence de sérieux, je pense en particulier à la manière dont s'est passé le dépouillement : quand on change de règles de validation des bulletins trois fois en deux jours, quand des bulletins validés lors d'un premier dépouillement deviennent invalides lors d'un second dépouillement et inversement, tout ça ne me paraît pas des plus responsable.

Kenn : Que penser de l'échec de Cécile Duflot au premier tour des primaires ? N'aurait-elle pas été la mieux placée pour rendre visibles les Verts en 2007 ?

Sylvia Zappi : Ce n'est pas mon rôle de savoir qui serait le mieux placé, à moins d'être totalement partisane dans le débat interne des Verts. Je pense néanmoins que Cécile Duflot a pâti de son inexpérience et de son incapacité à dégager des axes visibles pour se démarquer des autres.

Yvon : Que vous inspire la personnalité de Dominique Voynet ? Sans même remonter à la catastrophe de l'Erika et à la désinvolture que d'aucuns lui reprochèrent alors, on a le sentiment que l'écologie ne l'intéresse que très peu. Qu'en pensez-vous ?

Sylvia Zappi : Je pense que c'est injuste de penser que l'écologie l'intéresse peu. C'est une militante convaincue de la pertinence du paradigme écologiste. Elle a simplement intégré un certain réalisme après son passage au gouvernement. Au risque de ne pas être comprise par son propre mouvement.

Franck_Le_Vert : Vous dites que le positionnement d'Yves Cochet est "tactique". Vous pensez donc qu'il n'y a aucune sincérité de sa part dans son livre Pétrole Apocalypse, et qu'il l'a rédigé uniquement pour récupérer les voix des "fondamentalistes" ?

Sylvia Zappi : Non, je pense aussi qu'il est sincère, mais toute son histoire et son parcours ont montré qu'à ses yeux la priorité pour que les Verts pèsent sur la scène politique est une alliance avec le PS. Aujourd'hui comme hier, même si l'état de la planète et de l'environnement en France s'est aggravé, cela ne remet pas en cause pour lui ce jeu d'alliance..

Kenn : Que penser du nombre revendiqué d'adhérents verts (8 500), par rapport à certains autres partis écolos européens ?

Sylvia Zappi : C'est l'illustration d'un fonctionnement groupusculaire. Voilà des années que les Verts ont la même taille, alors que leur influence a largement grandi. C'est un parti qui n'accueille pas les nouveaux militants, est incapable de socialiser les expériences positives des autres groupes locaux et qui ne forme pas ses équipes.

Ian_1 : Les Verts sont-ils vraiment crédibles dans l'exercice du pouvoir ? Dans le gouvernement Jospin, ni Dominique Voynet ni Yves Cochet, pourtant militants antinucléaires de la première heure, n'ont tenté la moindre action pour réduire la part de l'atome dans la production énergétique française...

Sylvia Zappi : C'est injuste d'analyser leur bilan ainsi. Les Verts ont quand même obtenu l'arrêt du surgénérateur Superphénix, l'abandon de la construction du canal Rhin-Rhône, un débat public sur l'enfouissement des déchets nucléaires. Tout cela dans un contexte politique pas très favorable : peu de mobilisation des antinucléaires et un PS alors dominé par les pronucléaires. Cela dit, c'est vrai que Dominique Voynet a dû reculer devant Lionel Jospin quant au premier site d'enfouissement des déchets à Bure, en Lorraine, mais il y a également deux autres dossiers sur lesquels elle a dû reculer : les OGM et la chasse.

JuanMa : Les Verts se posent volontiers en donneurs de leçons d'éthique. Alors qu'ils sont apparus récemment dans le paysage politique, ils manifestent d'ores et déjà tous les vices des "institutionnels" comme le cumul des mandats (Mamère), le parachutage (Voynet, Bennahmias), les manœuvres de couloir et l'exil doré au Sénat qu'ils présentaient jusqu'à il y a peu comme une institution inutile (Voynet encore et quelques autres). Avez-vous constaté vous aussi ce décalage entre la théorie et la pratique et qu'en pensez-vous ?

Sylvia Zappi : Oui, il y a un vrai décalage entre la théorie – faire de la politique autrement – et la pratique réelle. Cela dit, les Verts ne sont pas de récente apparition. Cela fait quand même vingt ans qu'ils existent en tant que parti. En se recentrant et en participant à différents niveaux de pouvoir, ils ont aussi intégré certaines dérives des appareils politiques : course aux mandats et recherche d'alliances pour participer au pouvoir. Cela dit, en termes de cumul de mandats, ils ont encore beaucoup à apprendre ! Ils ont quand même des statuts et des réflexes politiques qui font que ce cumul est fort limité, et heureusement !

Rhamal : Dans un paysage politique à gauche où les autres partis ont repris les attentes des Verts sur l'écologie, quelle place reste-t-il à ce parti ?

Sylvia Zappi : C'est vrai que les Verts ont réussi à poser dans le débat politique les problématiques environnementales, mais la réelle prise en compte de revendications écologistes, c'est encore eux qui les portent le mieux. Quel est le parti qui est pour l'abandon daté du nucléaire ? Ou pour l'interdiction des OGM ?

Titou : Les Verts ne sont-ils pas bloqués par leur discours de rébellion qui les empêche d'acquérir de la crédibilité, comme dans l'affaire Lassalle, où ils auraient dû intervenir ?

Sylvia Zappi : Non, je ne pense pas qu'ils soient bloqués par leur discours de rébellion parce que c'est aussi ce discours atypique qui séduit les électeurs. Ils sont surtout bloqués par leur fonctionnement interne et leurs déchirements de courants. Sur l'affaire Lassalle, je ne suis pas sûre, vu le mode d'action extrême choisi par le député, que les Verts auraient dû intervenir.

Gérard : Qui cumule, hormis Noël Mamère ?

Sylvia Zappi : C'est bien ce que je cherchais à faire comprendre : les Verts ont des statuts qui leur interdisent de cumuler un mandat de direction dans le parti et un mandat électif à l'extérieur et d'être candidats à une élection nationale quand ils sont déjà élus localement. Noël Mamère est une exception, et encore, somme toute raisonnable.

Bzbz : Vous prônez la candidature de José Bové. Ce serait pour les Verts encore ajouter du désordre et montrer qu'ils ne sont pas capables tout seuls de porter un de leurs candidats ?

Sylvia Zappi : Je ne prône rien du tout. Je dis simplement que c'est un débat qui existe au sein des Verts et dans leur électorat, et qu'ils n'ont pas su jusqu'à présent le mener de manière politique.

Gérard : La synthèse a été réalisée à 93 % l'année dernière : où sont les déchirements des courants depuis ?

Sylvia Zappi : Ils sont quotidiens au sein du collège exécutif et récurrents au sein du conseil national. Quant à la synthèse, on verra probablement dans quelques semaines qu'elle a vécu. L'approche de l'assemblée générale de décembre se fait déjà sentir dans les tentatives de recomposition.

Zabantek : Après les événements autour de l'élection présidentielle de 2002, les Verts ne sont-ils pas victimes d'une tentation de nombreux électeurs de gauche de voter utile dès le premier tour, en optant pour le PS ?

Sylvia Zappi : Probablement en partie. Mais le problème des Verts, tant qu'ils n'ont pas un candidat et une campagne sur quelques axes prioritaires identifiés, c'est que leur potentiel électoral est entamé, aussi bien à gauche par la séduction des idées d'Olivier Besancenot, par la tentation du vote utile en faveur du PS, qu'à droite par le discours de rupture de François Bayrou.

Lilian : Pourquoi Noël Mamère ne s'est-il pas présenté à la présidentielle (les vraies raisons) ?

Sylvia Zappi : Cela demeure pour beaucoup un mystère. Mais je crois qu'il a en partie reculé sachant que la bagarre serait très dure, en interne comme en externe.

Lilian : Les Verts ont abandonné ce qui faisait leur spécificité : leur positionnement européen. C'était le seul parti qui parlait d'Europe. Pourquoi Cohn-Bendit n'apparaît-il plus en France ?

Sylvia Zappi : Cohn-Bendit a choisi depuis longtemps de faire une carrière politique en Allemagne. Le positionnement européen des Verts est sincère et toujours présent, quels que soient les déchirements qu'ils ont connus lors du référendum sur la Constitution.



Par Victor
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